L'anthroposophie en débat

L'anthroposophie en débat

Lettre ouverte à Jean-Baptiste Malet, à propos de l’article L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme, Le Monde diplomatique, juillet 2018.


On est fatigué de lire encore et toujours en France le même genre de critiques mille fois réfutées vis-à-vis de l’anthroposophie et de Rudolf Steiner. Les détracteurs de l’anthroposophie connaissent bien les thèmes qu’il faut brandir pour discréditer le mouvement et son fondateur, ces grands thèmes bateau qui font frémir – à juste titre – la sensibilité française: nazisme et pangermanisme, racisme, irrationalité ésotérique et obscurantisme, prétendues manipulations financières. En somme, encore et toujours l’accusation de «secte», même si le mot n’est pas utilisé directement, sans doute par prudence, pour s’épargner le risque d’un procès.

Pourtant, ces thèmes ont déjà été largement étudiés, non seulement par des défenseurs de l’anthroposophie, mais également par des enquêtes indépendantes, y compris parlementaires. L’innocuité du mouvement anthroposophique a été mainte fois prouvée par différents procès[1]. Des nombreuses initiatives inspirées par l’anthroposophie ont été reconnues à large échelle. Un dernier exemple en date: Sekem, un domaine cultivé en biodynamie, fondé en Égypte il y a 40 ans à l’initiative du Dr Ibrahim Abouleish, anthroposophe et musulman, qui a reçu cette année le prix de la paix luxembourgeois[2]. Malgré ces études et toutes ces preuves, les préjugés et les rumeurs ont la vie dure. On ne comprend pas non plus que malgré leur caractère de toute évidence excessif et insultant, les propos de Grégoire Perra puissent encore servir de référence, y compris à un journaliste qui publie dans le Monde diplomatique. Il faut donc quand même reprendre la plume, car il en va de la vérité des faits et de la liberté de pensée, de la possibilité, dans ce pays qui se veut défenseur de la liberté, de garder le droit de penser et d’agir en admettant que le monde ne se limite pas forcément à sa dimension matérielle-sensible, qu’il a peut-être aussi une dimension suprasensible ou spirituelle, peu importent les mots.

 Photo  Oscar Keys

Distorsion des faits

Nazisme, pangermanisme? Voici par exemple ce qu’Hitler a dit à propos de Rudolf Steiner: «Le gnostique et anthroposophe Rudolf Steiner est adepte de la triarticulation de l’organisme social et d’autres méthodes juives destinées à ruiner l’état intellectuel des peuples…(…) Et qui trouve-t-on comme moteur derrière toutes ces diableries? Le Juif, ami du Docteur Rudolf Steiner»[3]. On ne trouve pas tellement de sympathie là-dedans, me semble-t-il. Les écoles Waldorf ont été fermées par les nazis dès leur arrivée au pouvoir. Que parmi les anthroposophes allemands, déjà relativement nombreux à l’époque en Allemagne, certains aient eu des accointances avec le nazisme, c’est indéniable. Dans quel milieu allemand des années 1930 cela n’a-t-il pas été le cas? Ce passé est laissé dans l’ombre par les anthroposophes, croit «révéler» Malet… Pourquoi? Tout simplement parce qu’ils en ont honte! Comme ils ont honte de ce que leur pays ait été le lieu de cette horreur. Cette honte est bien le signe qu’ils veulent, au contraire des mouvements d’extrême-droite allemands qui s’en réclament, se démarquer radicalement de tout ce qui ressemble au nazisme. Parce qu’il est évident pour les anthroposophes que le nazisme, le pangermanisme et le racisme sont en totale opposition avec l’esprit de l’anthroposophie.

Rudolf Steiner a parlé de l’âme et de l’esprit des peuples, et dans ce cadre, il a décrit son interprétation de la tâche de différents peuples, dont le peuple allemand. En aucun cas il n’a prôné de pangermanisme. En aucun cas il n’a utilisé la mythologie germanique comme appui pour fonder une «idéologie». Il l’a étudiée au même titre qu’il a parlé par exemple du Zoroastrisme, du Bouddhisme et de bien d’autres courants spirituels et religieux, pour aboutir à une vaste fresque où chaque peuple, chaque religion trouve son sens dans l’évolution de l’humanité. Il voyait comme tâche pour l’esprit allemand de contribuer au développement de la liberté individuelle. Pour rappel, son ouvrage initial et principal a pour titre La Philosophie de la liberté. Le cœur de cette thèse est que nous en sommes arrivés à une époque où l’être humain ne veut plus et ne doit plus se soumettre à une autorité morale extérieure, fût-elle religieuse, mais où chaque individu doit chercher en lui-même la vérité et les motifs de ses actions. C’est à partir de cette pensée centrale qu’il faut relire tout son édifice conceptuel et non à partir de quelques citations retirées de leur contexte.

Raciste, Rudolf Steiner? Parmi les milliers de pages qui recensent ses conférences, on trouve quelques phrases effectivement malheureuses. Mais à son époque, bien d’autres intellectuels ont tenu des propos autrement plus racistes, sans que l’on ait réduit par la suite toute leur pensée et leur action à ce trait. Si on considère l’ensemble de son œuvre, ce que tout chercheur honnête se doit de faire, il est évident que cette accusation est totalement fausse. Steiner a surtout développé positivement le fait que l’individu prime sur la race et le genre. Dans l’esprit de son œuvre autant que dans ses actes, il était tout sauf raciste.

De même, l’anthroposophie n’est en aucun cas une «réaction à la modernité», au contraire. Rudolf Steiner encourageait tout ce qui est création, invention, y compris dans le domaine de la technologie. Il a mis en garde contre les dérives possibles en matière de technologie, en ajoutant toujours qu’il ne s’agit pas de s’isoler dans un mouvement de repli, mais d’être conscient des effets, y compris profonds, de l’utilisation des nouvelles technologies.

Le gui comme remède «exclusif» contre le cancer ? Encore un mensonge éhonté! Les médecins anthroposophes prescrivent aussi des opérations, des chimiothérapies et des radiothérapies en cas de cancer invasif, avec le gui comme soutien pour les forces de vie, tout comme les thérapies artistiques. Le tableau larmoyant brossé par Perra à propos de personnes «disparues» en Suisse pour soigner leur cancer fait peur, certes, je ne sais de qui il parle concrètement. Mon expérience de cette médecine depuis 30 ans est tout autre: les médecins anthroposophes utilisent aussi la médecine classique. Mais lorsque la situation ne présente pas d’urgence particulière, ils utilisent en priorité des remèdes anthroposophiques qui stimulent le système immunitaire, sans les effets secondaires connus pour la plupart des médicaments chimiques. Est-ce «suspect»?

Vocabulaire orienté

Concernant le style de l’article, il saute aux yeux que l’auteur utilise sans retenue le vocabulaire typique «antisecte». Ce style pratiqué par des journalistes, en particulier depuis les années 1980, est devenu un «classique»[4]. Bourré de préjugés primaires, il présente les choses de manière à créer d’emblée un sentiment de méfiance et de mépris chez le lecteur. Le ton est donné dès le début de l’article. «L’occultiste Rudolf Steiner» : pourquoi pas son titre officiel, le «Docteur en philosophie Rudolf Steiner»?  Pour parler du Goetheanum, le bâtiment, à vrai dire assez massif, de Dornach, il parle de «monolithe qui domine» la colline de Dornach. Brr, on se sent d’emblée menacé…! Au lieu d’un «ensemble de maisons et bâtiments», il parle de «campus ésotérique»: on a donc affaire à des sortes d’étudiants attardés, plongés dans un délire collectif. Parmi les douze sections, il évoque exclusivement celle d’anthroposophie générale, «spécialisée dans les recherches sur la réincarnation, le karma». Pourquoi n’aurait-t-il pas plutôt pris comme exemple la «Section de pédagogie»? Ou celles des «Sciences sociales» ou des «Beaux Arts» ? Pourquoi met-il ensuite en évidence le fait que l’on peut acheter au Goetheanum des portraits de Steiner «de tous formats» – à croire qu’il y en a des milliers! – et qu’il ne mentionne pas la librairie qui présente un vaste choix d’ouvrages à propos des arts, de questions actuelles, de spiritualité et des différentes religions – pas seulement des livres des éditions anthroposophiques? Il continue avec ces danseurs qui «font onduler leur vêtures» pour une démonstration d’eurythmie, «pratique ritualisée» par Steiner, où les mouvements permettent à «l’adepte» – le mot par excellence pour éveiller l’image de la secte –  de se relier aux «forces cosmiques». Les quelques centaines de personnes réunies dans cette salle «étirent leurs bras pour reproduire la gestuelle», etc. Bref, de tout évidence une bande de débiles complètement embrigadés.

Le ton, sans aucune objectivité, est le même jusqu’à la fin de l’article. De la caricature pure et simple. «Aucun angle droit» dans les bâtiments anthroposophiques? Des architectes ouverts d’esprit soulignent le caractère précurseur de l’architecture de Steiner, en particulier l’utilisation du béton qui était une innovation pour l’époque. Rien que «des couleurs pastels…»? Il est vrai que l’architecture actuelle, par effet de mode, a furieusement tendance à se limiter au blanc, au noir et au gris – avec parfois des couleurs criardes -, sans se demander comment les couleurs des bâtiments agissent sur l’environnement dans lequel nous évoluons, en particulier sur notre humeur.

D’après Malet, l’anthroposophie serait un «empire», une «multinationale»! On croit rêver, quand on connaît par exemple depuis longtemps la situation des écoles Steiner qui essaient péniblement de survivre, particulièrement en France où qu’elles ne sont pas reconnues par l’État. Quand on sait que les parents de ces écoles doivent payer leurs impôts, dont une part revient pourtant à l’éducation, tout en contribuant financièrement à la survie d’une école qu’ils ont choisie librement pour leurs enfants, en toute connaissance des fondements sur lesquels elle repose.

Quel «empire»…! Que Weleda et Wala, dont la survie est constamment une question, aient un chiffre d’affaire grâce à des produits biologiques de qualité qui respectent l’environnement et l’éthique sociale, voilà qui est suspect! Et si on comparait leur chiffre d’affaire à celui de Bayer? Nestlé? Monsanto? Là, bien entendu, il n’y a rien de suspect, juste des sociétés commerciales qui, c’est bien normal, essaient de faire le plus de profit possible. Mais, répondra-t-on, il n’y derrière ces sociétés «aucune idéologie». Derrière les écoles d’État non plus. Le problème avec l’anthroposophie, c’est qu’il y a «derrière» tout cela une «idéologie ésotérique». Pas d’idéologie derrière Monsanto, Bayer et les écoles d’État? C’est méconnaître cette réalité connue des sociologues: derrière chaque manière d’agir, il y a toujours une image de l’homme et du monde, donc une idéologie. En particulier, derrière chaque pédagogie. La question, c’est que quand cette vision du monde, cette idéologie correspond à ce qui est communément admis par le plus grand nombre, elle passe inaperçue: on l’oublie, on croit même qu’il n’y en a pas. Elle est donc encore plus «ésotérique» ou «occulte», c’est-à-dire, de l’ordre d’une dimension intérieure ou cachée! N’est-ce pas une certaine vision du monde d’enseigner aux enfants que la dimension matérielle seule est «réelle» et que toutes les religions sont en lien avec «l’enfance de l’humanité» ? Qu’après la mort, il n’y a plus rien : «le trou noir, et on va dans une caisse en bois, comme dans les films de vampires»[5] ?

À Bruxelles, les anthroposophes disposeraient d’un puissant «lobby» … ; «ces structures disposent d’une même domiciliation». Que de grands mots, quand on connaît la réalité de ces quelques personnes qui essaient de défendre, au niveau européen, la liberté de se soigner, d’éduquer ses enfants et de cultiver la terre autrement que selon un modèle imposé par les États – qui bien souvent sont en collusion avec des intérêts financiers autrement puissants que ceux de l’«empire anthroposophique»! Quelques personnes qui disposent de quelques bureaux à Bruxelles, dans une maison léguée par une anthroposophe, qui sont en lien avec d’autres qui les aident comme ils le peuvent, en plus de leur travail quotidien. Voilà la réalité de ce puissant «lobby»!

Peur du nouveau?

L’une des composantes du problème, c’est que l’anthroposophie est un courant qui tient compte de la dimension spirituelle, tout en étant marginale et peu connue. Inconsciemment, elle éveille la peur parce qu’elle est inconnue. Les religions officielles ne posent pas question, elles sont rassurantes, parce que connues. Que dire de l’Église catholique, un «empire», une «multinationale» autrement puissante et influente? Se moque-t-on en France de la médecine chinoise qui pourtant, elle aussi, se base sur des courants subtils en l’homme, reliés aux forces cosmiques? Se gausse-t-on du Bouddhisme, qui pourtant parle aussi de karma et de réincarnation? On pourrait pourtant facilement extraire de la sagesse tibétaine plus d’une phrase comme point de départ pour des caricatures méprisantes. Mais non, cette philosophie est établie et on reconnaît même qu’elle touche à une réalité de l’ordre du mystère, ce même mystère qui, approché par l’anthroposophie, donne soudainement lieu à ces dénigrements et des caricatures. En France, par rapport à l’anthroposophie, on se croit autorisé à faire fi de la curiosité intellectuelle la plus élémentaire, de l’ouverture d’esprit qui devrait être le fait de tout chercheur ou journaliste qui se respecte.

L’anthroposophie est bien plus de l’ordre d’une recherche que d’un ensemble de dogmes et de postulats. Rudolf Steiner a livré les résultats de sa propre recherche, qui ouvrent en effet des perspectives dans tous les domaines de la vie humaine. Chacun en retire ce qui lui convient, dans la mesure où cela lui convient: comme des dogmes ou comme des hypothèses de travail, à chacun d’en décider. Soit dit en passant, au sein du mouvement anthroposophique, les discussions et les dissensions sont nombreuses; ce mouvement est loin d’être unitaire et consensuel comme l’auteur de l’article le présente. Mais ses recherches ont sans doute été trop superficielles pour pouvoir le remarquer…

Finalement, pourquoi serait-il «irrationnel» de penser que dans le monde, des forces invisibles ou spirituelles seraient à l’œuvre? A contrario, considérer qu’un enfant qui, à cinq ans, parle et commence à penser, dont les mouvements sont d’une grâce à couper le souffle, serait le résultat d’une évolution régie uniquement par les lois de la sélection naturelle, est-ce vraiment plus «rationnel» de que de considérer que cette évolution est une manifestation de l’esprit?  Et penser que la multitude des formes et des couleurs des fleurs et des animaux ne serait que l’épiphénomène de processus purement matériels, n’est-ce pas un peu… réducteur? Face à ce genre d’obstacle, la pensée «rationnelle» française s’échappe vers la philosophie et la poésie. Là, subitement, même pour un Michel Onfray – qui ne semble pas voir dans les développements poétiques de Nietzsche, son maître à penser, des «élucubrations délirantes» -, tout est permis, y compris la fantaisie, tellement rafraîchissante. Heureusement! Et heureusement que des personnalités comme Françoise Nyssen ont le bon sens de ne pas se laisser impressionner par ces rumeurs qu’il faut bien qualifier de lamentables!

« La fonction de transfiguration du réel que nous reconnaissons à la fiction poétique implique que nous cessions d’identifier réalité et réalité empirique ou, en d’autres termes, que nous cessions d’identifier expérience et expérience empirique. Le langage poétique tire son prestige de sa capacité à exprimer des aspects de ce que Husserl appelait Lebenswelt et Heidegger In-der-Welt-Sein. De la sorte il exige que nous critiquions notre concept conventionnel de la vérité, c’est-à-dire que nous cessions de le limiter à la cohérence logique et à la vérification empirique, de façon à prendre en compte la prétention de vérité liée à l’action transfigurante de la fiction. »
— Paul Ricœur

Ajout du 20 septembre 2018: Hélas, sur ce dernier point concernant Françoise Nyssen, je ne pourrais plus dire la même chose aujourd'hui.

[1] Voir mes autres articles La Communauté des chrétiens et et le spectre de la secteLettre ouverte à Paul Aries et Lettre ouverte à Michel Onfray

[2] https://luxembourgpeaceprize.org/laureates/outstanding-environmental-peace/2018-sekem/

[3] Adolf Hitler, « Stasstmänner oder Nationalverbrecher », Der völklicher Beobachter, 15 mars 1921

[4] Voir La Communauté des chrétiens et et le spectre de la secte

[5] Propos que j’ai entendu récemment dans la bouche d’un enfant de quatre ans qui fréquente l’école publique.

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