Qu’est-ce que la lumière ?

Qu’est-ce que la lumière ?

Sans un œil qui voit, pas de phénomène lumineux. La lumière n’appartient pas à un monde extérieur objectif, mais plutôt au monde intérieur objectif de l’être humain qui voit. Ce changement de paradigme remet en cause l’image matérialiste d'un monde donné en tant qu'objet. Par Hans-Christian Zehnter qui vient de publier Chandeleur. Essai sur l’essence de la lumière.

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Le phénomène de la lumière m’intéresse moins du point de vue physique ou scientifique expérimental que de celui des phénomènes du quotidien: la flamme de la bougie, un rayon de lumière qui traverse le vitrail d’une église, l’aurore, les ombres et les reflets sur les feuilles vertes, tous ces phénomènes énigmatiques qui nous apparaissent. À cela s'ajoute une prise de conscience: la réalité n’apparaît que par et avec l’être humain, là où l’aspect sensible et l’aspect idéel se réunissent en une réalité supérieure. Cette conscience m’incite à vouloir comprendre et m'approprier le monde qui m'entoure non plus comme spectateur extérieur, mais en y incluant mon Soi, car la réalité a lieu en moi et avec moi. Cela a des répercussions essentielles pour ce que nous appelons habituellement «lumière».

Voie médiane

Nous avons perdu la lumière de vue, nous l’avons externalisée. Si je me démarque ici des approches modernes de la connaissance, ce n’est pas pour les dévaloriser, mais afin d’ouvrir un chemin permettant d’accéder à une expérience consciente de la lumière dans l’acte de voir. Il s’agit aussi de découvrir une voie médiane entre, d'un côté, une matérialisation de la lumière par son appréhension du point de vue des particules ou des ondes et, de l'autre côté, une subtilisation par une une expérience sacrée de l'au-delà. Une troisième voie peut être trouvée en cultivant la contemplation du sensible et en développant un penser libéré de toute représentation et appliqué aux phénomènes sensibles. Observation sensible et penser libéré des représentations doivent tous deux être réunis dans une conscience contemplative.

Plusieurs synonymes sont utilisés pour désigner ce processus. De tels concepts renvoient à la même chose, même s’ils poussent le regard à adopter différentes perspectives . Par exemple, des concepts comme «conception naturelle morale», «observation sensible-morale», «observation de l’âme», «vision de la Gestalt» et «conscience contemplative» sont utilisés comme synonymes dans cet essai. Ils attirent tous l'attention sur la participation de l’expérience intérieure humaine aux phénomènes sensibles, ainsi que sur le fait que par cette expérience, il est possible d'appréhender l’essence des choses. Les concepts sont seulement là pour rendre attentif à cette expérience sous-jacente essentielle.

Par exemple, le concept de «moral» désigne quelque chose que l'on ne peut trouver qu'au sein de l’être humain. Toute chose morale naît et apparaît d'abord dans l’esprit humain. La «nature» en soi n’est pas un lieu de la moralité. Mais en amenant son esprit et sa faculté d'expérience, c'est-à-dire son intériorité, vers des phénomènes naturels sensibles, l'être humain relie le domaine habituellement exclusif de la moralité avec ces phénomènes extérieurs. Il éprouve alors des entités qui le touchent dans sa vie d’âme comme seul le monde de la moralité le touche habituellement. Il ne s’agit bien sûr pas de rétablir des lois morales, mais de mettre au service de la nature et des phénomènes sensoriels un espace et une faculté normalement dédiés au développement de la moralité. Alors, nous pouvons être touchés par une présence essentielle. Ce n'est pas sans raisons que nous disons d'un concert de Bach, d'un spectacle de la nature, d'une rencontre avec un oiseau ou d’une œuvre d’art, ou de toute autre expérience, qu'elle nous a touchés d'une façon toute particulière, bien qu'aucune de ces choses ne se soit approchée de nous et n'ait touché notre corps. C'est plutôt notre intériorité qui a été touchée par cette apparition qui s'est manifestée à notre âme.

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Pour pouvoir faire monter à la conscience de tels vécus intérieurs liés au monde sensoriel, il faut pouvoir observer la vie de l’âme, et donc pouvoir observer sa propre intériorité parallèlement à l'observation de la nature extérieure.

Plus nous y parvenons, plus les contours de cette intériorité s'élevant dans la conscience deviennent nets tandis que le regard continue d'être dirigé sur les phénomènes sensibles —la perception devient un acte de contemplation. On retrouve ici les efforts de Goethe et Schiller pour une appréhension sensible-suprasensible, c'est-à-dire pour une approche morale du monde des couleurs, au sens décrit plus haut, de même que le fait de voir une forme implique toujours une participation du monde intérieur de l’être humain à la représentation sensible.

Un monde sans être humain

De ce point de vue, maintes choses doivent être revues de fond en comble. Ainsi en est-il aussi de la question de l’essence de la lumière. Pour nous frayer une voie vers une approche adéquate, posons-nous la question, comme nombre de nos prédécesseurs, de la constitution de la réalité. Le penser des temps modernes, en séparant les catégories sujet-objet, a préparé le chemin à la démarche de recherche aujourd'hui dominante, qui pose la réalité à l’extérieur de l’être humain comme un monde-en-soi, un monde qui serait aussi donné sans l’être humain, là où nous croyons trouver le monde des objets, en l'occurrence celui de la matière que nous nous représentons sous-jacente aux objets. L’être humain lui-même ne porterait ainsi en lui qu’une image subjective de cette réalité, sa subjectivité étant, par conséquent, autant que possible maintenue éloignée de l'investigation scientifique de la vraie réalité. Avec cette manière de penser, nous aboutissons à une attitude de recherche centrée sur l’objet, qui exclut l’être humain du monde et externalise les objets hors du monde de l’être humain.

Mais qui d'autre que l’être humain peut se former ces représentations et raisonnements que nous venons d'exposer? Si l'auteur de ces représentations s'exclut à la fin lui-même par son raisonnement, alors il devrait admettre que son travail n'a pas commencé sur des bonnes bases.

Un point de départ prometteur sur la question de la constitution de notre réalité implique nécessairement le sujet: ici, nous sommes de nouveau avec le monde et le monde avec nous, ni moi ni le monde ne sommes isolés, nous ne sommes pas séparés l’un de l’autre. Ce qui se joue dans mon intériorité lors de l’observation sensible devient, comme ce sera montré plus tard, l'objet de l'observation et, en même temps, l’élément objectif du monde, la nature, l’essence des choses. Grâce à cette approche impliquant le sujet, je suis avec le monde et le monde est avec moi. On verra que cela fonde également la compréhension de ce que nous nommons lumière. Rudolf Steiner s’est efforcé tout au long de sa vie de sortir de son tombeau le penser de l'époque moderne et de le revivifier.

La double mort

Cette conscience de spectateur est tout d'abord engendrée par deux types de morts. Avec la conception matérialiste du monde, l’être humain se voit contraint d’endosser le rôle de spectateur. Et si ce que l'homme éprouve dans son intériorité n'a rien de commun avec la vraie réalité «là-dehors» et n'a qu’un caractère subjectif, alors il se voit renvoyé une seconde fois à la tribune des spectateurs. Or ces deux rejets sont en même temps des morts: comme le monde est misérable si la fraîcheur printanière qui me fait vibrer n'a rien à voir avec la vraie réalité du printemps! N'est-ce pas le tuer que d'«expliquer» le rouge de la rose par une longueur d’onde qui déclencherait au niveau de mon œil des processus chimiques et physiologiques? On peut dire, avec Eduard Kaeser, que parler de H₂O pour évoquer l’eau du torrent de montagne ou de CaF₂ pour un cristal bleu de fluorine de la taille d'un poing, c'est un peu avoir perdu l'esprit et la raison. Rudolf Steiner met ces deux morts face à face: «La contradiction entre perception extérieure objective et monde idéel intérieur subjectif existe pour l'être humain tant qu’il ne reconnaît pas la concordance de ces deux mondes. Le monde intérieur de l'être humain est l’intériorité de la nature.»

Ce que nous éprouvons dans l’intériorité vis-à-vis du monde constitue donc l’essence de la nature. Le côté perceptif de la réalité n’est pas basé sur de la matière. Nous avons plutôt à faire avec des images de perception constamment changeantes. Au lieu de nous laisser sans cesse extraire de la réalité, essayons plutôt d’élaborer une image de la constitution de notre réalité incluant nos sens et notre expérience intérieure.

L'illumination des concepts

 
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Il vaut la peine de faire quelques exercices pour rassembler des expériences d’observation de soi-même en lien avec la constitution de la réalité (voir l’image ci-contre). On observe un certain temps cette surface de taches noires et blanches. Aucun concept de forme ne nous vient. Mais à un certain moment, quelque chose s’insinue dans la perception qui laisse apparaître peu à peu une image parlante. Si l’on pratique de tels exercices à plusieurs, il est intéressant de porter attention au moment où s'enclenche la vision chez les autres: un instant d'illumination accompagné d’un sourire. La tête de girafe est reconnue! «Voir» ne signifie rien d’autre que faire entrer la lumière dans notre propre perception. D'abord il fait clair, pourtant nous ne voyons rien, il manque encore l’élément de la lumière qui éclaire et donne une forme. Les idées, concepts, etc. sont bien plus que des abstractions subjectives. Ils interviennent pour donner une forme, engendrer la réalité et illuminer ce que les sens perçoivent. Récapitulons:

  • La réalité est la rencontre d’un aspect sensible et d'un aspect suprasensible, du percevoir et du penser.
  • La réalité est individuelle. Avec des exercices comme celui cité plus haut, on observe que certains voient avant d'autres, ou bien que l’un voit quelque chose que l’autre ne voit pas.
  • La réalité est liée à l'instant présent, elle a lieu «maintenant». Lorsque je vois quelque chose, une lumière suprasensible va à la rencontre d'une sollicitation sensible.
  • Notre réalité commune repose sur notre faculté de faire briller chez d’autres êtres humains la lumière avec laquelle nous illuminons le monde. C’est la faculté de s'aider mutuellement à voir des choses que l'on ne voyait pas auparavant.
  • Notre vision n’est pas la réception passive d’un monde donné. Notre vision est un acte créateur, nous le réalisons au double sens du mot.
  • La réalité se réalise par l'être humain. Elle est la convergence d’une idée (spirituelle) et d’une perception (sensible): «La perception n’est […] rien d’achevé, de clos en soi, mais au contraire un aspect de la réalité totale. L’autre aspect est le concept. L'acte de connaissance est donc une synthèse de la perception et du concept», selon Rudolf Steiner.
  • La réalité est engendrée et réalisée par nous, à travers nous: par les sens advient la perception (substance, matière, aspect sensible); par notre capacité d’intuition advient l'idée (concept, spirituel, aspect suprasensible). Dans ce sens, le monde (réalisé) n’existe pas sans l’être humain (qui réalise).
  • Le suprasensible —ce qui se manifeste— est la nature de la chose, son essence. C'est avant tout ce suprasensible qui fait de la chose que j'ai en face de moi ce qu'elle est.
  • Ainsi, la réalité sensible devient une image. Elle décrit ce qui est présent en elle en tant que suprasensible et irreprésentable, en tant qu'idée. Cela a des conséquences méthodologiques: si je veux saisir l’essence d’une chose, alors il faut pouvoir se tourner vers l’apparition sensible de sorte qu’elle puisse être reçue comme une indication du suprasensible présent en elle.

Rudolf Steiner formula cette connaissance fondamentale dans une parole marquante:

Elle se presse aux portes de l’esprit humain
Pleine d’énigmes, venue des profondeurs du monde,
La riche profusion de la substance.

Il s’écoule vers les tréfonds de l’âme
Plein de sens, venu des hauteurs du monde,
Le verbe clarifiant de l’esprit.

Tout deux se conjuguent en l’être humain
En une réalité pleine de sagesse.
Es drängt sich an den Menschensinn
Aus Welten tiefen rätselvoll
Des Stoffs reiche Fülle

Es strömt in Seelengründe
Aus Weltenhöhen inhaltvoll
Des Geistes klärend Wort.

Sie treffen sich im Menscheninnern
Zu weisheitsvoller Wirklichkeit.

Notons le bien: la «réalité pleine de sagesse» se déroule «en l’être humain» —et justement pas dans un «monde d'objets au-dehors»— comme rencontre d’une lumière idéelle suprasensible et d’une sollicitation sensible.

En rapport avec le sujet de la lumière, nous pouvons ici distinguer deux aspects: d'une part, la clarté, qui est nécessaire pour que l'on puisse voir, d'autre part, la lumière idéelle qui illumine et donne forme, celle qui permet à la perception de devenir une rencontre essentielle. Cette lumière idéelle constitue la nature de la chose à laquelle nous avons à faire. L’aspect essentiel du monde se trouve dans notre for intérieur. Ainsi se vérifie l'affirmation de Steiner selon laquelle le monde intérieur de l’être humain est l'intériorité de la nature. L'assertion indiquée plus haut selon laquelle notre réalité n'est pas basée sur la matière se vérifie également. Tout ce dont nous avons besoin sont des expériences sensibles et suprasensibles. Nous n’avons pas besoin d'ajouter une «matérialité en soi» aux sens, car ils sont eux-mêmes le matériau de la réalité.

Par cette observation confiante de soi, nous sommes parvenus à une constitution de la réalité. Nous nous y retrouvons placés au centre et nous ne pouvons plus nous en échapper comme des spectateurs extérieurs.

Nous avons déjà fait des pas importants quant à notre interrogation initiale sur l'essence de la lumière. La lumière est composée de la rencontre de trois éléments: la clarté dans les sens, la lumière idéelle qui brille, forme et engendre la réalité, et le témoignage de celui qui voit. Ainsi apparaît la réalité. La réalité et la lumière s’avèrent ainsi intimement apparentées.

Il se révélera que la lumière rejoint ce que nous éprouvons comme la réalité. La question de la lumière et celle de la réalité se rencontrent. Formulons ainsi ce résultat fondamental: la réalité est notre vie dans les sens. Les sens sont la lumière. Sur ce chemin, nous verrons que la réalité, la vie dans les sens et la lumière iront s'approfondissant dans une expérience et une connaissance existentielles. Mais nous avons également établi une fondation pour notre méthode d’investigation de la lumière. Nous ne pouvons pas vouloir explorer la lumière en la sortant de nous-mêmes; nous ne pouvons pas nous extraire d'elle en tant que spectateurs. Bien plus, nous devons explorer la lumière par, avec et dans notre perception visuelle.

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Lumière vue

Si nous voulons poursuivre de façon cohérente notre approche impliquant le sujet sur la question de la lumière, il faut nous inclure nous-mêmes dans cette approche en tant que voyants. La lumière que nous voulons étudier doit être une lumière «vue». Il est en ce sens incontestable que la lumière est un phénomène de la vision. Cela signifie que la lumière est affaire de l’œil. Si nous voulons appréhender la lumière, nous ne pouvons pas le faire sans maintenir la perception dans l’œil. La lumière est une expérience dans la perception, c’est une expérience de la perception. La lumière est toujours «vue»; et «voir» signifie: c’est la lumière. De ce point de vue, l’acte de voir et la lumière sont un. Mais ce n’est pas un œil qui voit, mais plutôt une entité, un être, une âme, un «Je». Ce qui lui arrive dans la perception, quelles expériences la vision lui procure, tout cela sont des phénomènes de la lumière. C'est en prenant en compte l’âme qui fait l’expérience de la perception visuelle, et non en l'excluant, que nous pouvons caractériser l’essence de la lumière.

L'opposition entre une vision subjective générée par des effets physiologiques et psychologiques d'une part et des faits objectifs de la lumière censés être accessibles à la science de la nature expérimentale d'autre part n'a pas de sens si l'on suit les réflexions qui précèdent. Les phénomènes dont nous faisons directement l'expérience sont beaucoup plus proches de ce que nous appelons lumière que ceux que nous présupposons comme pseudo-objectifs alors qu’ils ne nous sont pas donnés —car par définition, ceux-ci ne sont pas vus en eux-mêmes, et ne peuvent donc pas être des phénomènes de la lumière.

La tâche est donc d’inclure l’âme voyante dans l'appréhension de la lumière. Et plus encore: il faut prendre cette expérience comme point de départ si l'on veut s'approcher de l'essence de la lumière. La lumière nécessite une intériorisation pour pouvoir être appréhendée dans son essence.


Initialement paru dans Das Goetheanum 21/2017.

Adaptation française: ÆTHER, basé sur une traduction de Daniel Kmiecik

Illustrations: Sophie Milchberg

Texte extrait de l’ouvrage de Hans-Christian Zehnter: Lichtmess. Essay zum Wesen des Lichtes [Chandeleur. Essai sur l’essence de la lumière], éditions Sentovision, janvier 2017, 196 p.

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