
Il y a des catastrophes que l’histoire nomme, et d’autres qu’elle peine à regarder. Près de huit décennies après l’expulsion de quelque 700 000 Palestiniens, Gaza interroge la mémoire européenne : ce qu’elle voit, et ce qu’elle choisit de taire.
Des centaines de villages furent détruits, des familles dispersées, des populations contraintes à l’exil ou empêchées de retourner chez elles. Gaza est devenue l’un des lieux où une grande partie de ces personnes déplacées et de leurs descendants se sont retrouvés regroupés. Le 15 mai, jour de commémoration de la Nakba, est aussi la Journée internationale de l’objection de conscience au service militaire – une journée consacrée à celles et ceux qui, pour des raisons de conscience, refusent de porter les armes. Ces derniers jours, des dizaines de milliers de jeunes sont ainsi descendus dans les rues en Allemagne. Que ces deux journées commémoratives coïncident apparaît comme un symbole lourd de sens. Car l’histoire de la Palestine n’est pas seulement une histoire de guerre et d’expulsion : elle constitue également un avertissement sur ce qui se produit lorsque la militarisation, le nationalisme et la déshumanisation prennent le dessus. En Allemagne, la mémoire de la Shoah occupe, à juste titre, une place centrale. Mais la mémoire ne peut être sélective. C’est précisément de cette mémoire que devrait naître une vigilance face aux premiers signes de privation de droits, de déshumanisation et de châtiment collectif. « Plus jamais ça » ne peut être un slogan national tourné exclusivement vers le passé. Cette formule ne prend tout son sens que si elle porte une exigence universelle : reconnaître et combattre, partout, les atteintes à la dignité et aux droits humains.
Justifier l’inégalité au nom de la sécurité
J’ai grandi en Afrique du Sud, sous l’apartheid, dans une famille juive orthodoxe. Enfant, je collectais de l’argent pour planter des arbres en Israël – une activité qui nous était présentée comme une expression de reconstruction, d’espérance et de solidarité. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris que certains projets de reboisement du Fonds national juif avaient également été réalisés sur les ruines de villages palestiniens détruits. Cette prise de conscience a profondément transformé mon regard sur la mémoire, le refoulement et la responsabilité. En Afrique du Sud, j’ai vu comment un État catégorise les personnes en fonction de leur origine et de leur appartenance, comment il restreint la liberté de circulation, répartit les terres, contrôle la langue et justifie au nom de la « sécurité » un système d’inégalité permanente. Quiconque a vécu l’apartheid en reconnaît les mécanismes : des espaces séparés, des droits différents, le contrôle militaire, les murs, les checkpoints et l’humiliation quotidienne d’un peuple tout entier.
C’est précisément pour cette raison que le débat allemand m’agace profondément. Celui qui attire l’attention sur les souffrances des Palestiniennes et des Palestiniens est rapidement suspect. La critique de la politique menée par le gouvernement israélien est qualifiée d’antisémitisme. Pourtant, c’est justement l’histoire allemande qui devrait permettre un débat ouvert et autocritique. Car ce qui se déroule à Gaza depuis octobre 2023 bouleverse une grande partie de l’opinion publique mondiale. Des hôpitaux et des infrastructures détruits, des quartiers dévastés, des enfants privés de nourriture et de soins, et une population civile confrontée aux déplacements, aux pénuries et à l’effondrement des conditions de vie composent les images qui nous parviennent. Les organisations internationales et les organisations humanitaires continuent de décrire une situation humanitaire d’une gravité exceptionnelle. La Cour internationale de Justice de La Haye, saisie par l’Afrique du Sud d’une plainte accusant Israël de violations de la Convention sur le génocide, n’a pas rejeté cette affaire comme manifestement infondée.
En janvier 2024, elle a estimé que certains des droits invoqués par l’Afrique du Sud étaient plausibles et a ordonné des mesures provisoires, destinées notamment à prévenir les actes relevant de la Convention et à permettre l’accès à l’aide humanitaire. La procédure sur le fond est toujours en cours. À lui seul, ce constat aurait dû – et devrait encore – susciter en Allemagne un débat public beaucoup plus profond.
Le langage peut éclairer ou anesthésier
Nous assistons pourtant souvent à l’emploi de formulations destinées à dissimuler ce qui est manifeste. Lorsque des dizaines de milliers de personnes meurent, lorsqu’une population est privée d’eau, de nourriture et de soins médicaux, lorsque des quartiers entiers sont anéantis, il ne suffit plus de parler d’un « conflit ». Le langage peut éclairer – ou anesthésier. Le rôle de l’Allemagne en tant que fournisseur d’armes est particulièrement préoccupant. Après les États-Unis, la République fédérale compte parmi les principaux fournisseurs de matériel militaire à Israël. L’Allemagne est donc liée à cette guerre non seulement sur le plan moral, mais aussi matériel. La Shoah a pris fin. Peut-on en dire autant de la Nakba ? Car l’occupation, les expulsions et la destruction militaire se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Que signifie le fait qu’une métaphore militaire telle que l’ancien terme de « tondre la pelouse » à Gaza soit devenue l’expression cynique d’une politique qui ne met pas fin à la Nakba, mais l’administre et la prolonge ? Que signifie le fait que l’on parle désormais ouvertement de « transfert », d’expulsion durable ou de réinstallation de populations à Gaza ? Que signifie le fait que les processus de destruction et de déplacement s’accélèrent aujourd’hui presque quotidiennement, à Gaza comme en Cisjordanie ?
La mémoire de la Shoah devrait nous rendre plus sensibles aux mécanismes de déshumanisation collective. Celui qui veut véritablement tirer les leçons de l’histoire ne peut transformer la mémoire en bouclier au service d’une politique de puissance. La mémoire doit rester vivante : au service de la protection de la vie, de la défense du droit international et de la résistance à l’habitude de la souffrance des autres. Peut-être est-ce là que réside le lien le plus profond entre la commémoration de la Nakba et la Journée internationale de l’objection de conscience au service militaire en Allemagne : toutes deux nous rappellent que la conscience humaine doit avoir plus de poids que la loyauté nationale et la logique militaire. Et toutes deux posent une question dérangeante : sommes-nous prêts à défendre l’humanité, même lorsque le prix politique à payer est élevé ?
Adaptation française
Camille Ablard & ÆTHER X
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