Andy Goldsworthy : Soigner sa relation à la Terre

Andy Goldsworthy : Soigner sa relation à la Terre

Après un été brulant et une sécheresse dans toute l’Europe, la mise en exergue du dérèglement climatique par la démission de Nicolas Hulot en France et les alertes de plus en plus pressantes de scientifiques du monde entier, une évidence s’impose : il est grand temps de se pencher sur notre relation à la Terre. Andy Goldsworthy, artiste emblématique du Land art, propose des voies pour reconstruire ce lien.


Renverser une expérience humaine quotidienne en parcourant une distance à travers les buissons, sans emprunter le chemin piétonnier qui la couvre. Observer les changements de saison en revisitant des dizaines de fois dans l’année un tronc d’arbre tombé pour en observer les particularités. Ordonner la nature en passant des heures à récolter des pétales ou des feuilles pour ensuite les coller, pendant des heures encore, sur une surface. Coopérer avec la pluie et le temps, en saisissant le moment du début de la pluie pour se projeter soudainement par terre, et ne se relever qu’une fois la pluie passée, en laissant son corps dessiner une marque sur le sol. C’est la pratique artistique d’Andy Goldsworthy, un land-artiste britannique né en 1956.

 Illustration 1 :  Elder leaf patch edge made by finding leaves the same size tearing one into spitting underneath and pressing flat on to another , 1983

Illustration 1 : Elder leaf patch edge made by finding leaves the same size tearing one into spitting underneath and pressing flat on to another, 1983

Que fait-il au juste ? Son art consiste à entrer en relation avec la nature, à se familiariser avec elle. Ses œuvres se créent quand son regard humain, le regard d’un artiste, se pose sur la nature et y trouve des points d’ancrage pour révéler ce qui auparavant n’était qu’un potentiel à l’état de sommeil. Ainsi, Goldsworthy ordonne la nature. Les feuilles se dispersent dans le vent à l’automne. Lui, il les rassemble et les organise, comme dans Elder leaf patch edge made by finding leaves the same size tearing one in two spitting underneath and pressing flat on to another, 1983 (illustration 1). Il la perturbe aussi. Les stalactites de glace prennent leur forme caractéristique grâce à la participation des lois de gravité. Lui, il les libère de ces lois comme dans Reconstructed icicles, 2010 (illustration 2). L’intervention de Goldsworthy, d’un humain au regard d’artiste, libère la nature de ses lois et lui permet de trouver la forme dont elle seule n’aurait pas été capable.

 Illustration 2 :  Reconstructed icicles , 2010

Illustration 2 : Reconstructed icicles, 2010

Pourquoi est-il intéressant de parler de l’art de Goldsworthy dans le cadre de l’anthroposophie ? Ce qui est intéressant dans l’œuvre de Goldsworthy, pour un spectateur averti de l’anthroposophie, c’est d’abord de remarquer cette attitude qu’il exerce face à la nature. Elle semble comme illustrer ce qu’a souligné Rudolf Steiner dans le chapitre 2 de son ouvrage Philosophie de la liberté (1) : une aspiration humaine à surmonter l’opposition qu’il ressent entre le monde et son propre moi. Un être humain, nommé Goldsworthy, insatisfait des simples données de la nature devant soi, l’approche, la met à l’épreuve, la réinvente, s’y cherchant lui-même, cherchant aussi des liens entre soi et le monde. Ses œuvres sont une manifestation visuelle de cette recherche dans le processus de création. Goldsworthy est présent dans le moment, il est un observateur curieux et poétique.

Par ailleurs, il semble que Goldsworthy exerce un regard particulier envers la nature, un regard très proche de celui qui est pratiqué lors de l’observation goethéenne. En effet, il doit passer par l’étape de l’observation, de la connaissance approfondie de son objet de recherche, jusqu’au sentiment de le pénétrer entièrement, pour ensuite en révéler les possibilités, les tendances à la métamorphose, les points à mettre en exergue. Il pénètre l’essence des choses pour y trouver une clarté : « Il n’y a pas de doute que l’espace interne d’une pierre ou d’un arbre est important pour moi. Mais quand j’arrive en-dessous de la surface des choses, ce ne sont pas des moments mystérieux, ce sont des moments d’une clarté extraordinaire ». (2) Le processus est à chaque fois adapté au moment, au lieu, à l’objet, au sujet. Ce n’est jamais une théorie qui essaye de s’adapter à la réalité, c’est toujours la réalité qui donne des lignes directrices.

Qu’est-ce qu’un tel processus crée dans le monde ? La pratique de Andy Goldsworthy marie les arts visuels, la philosophie, la poésie, l’agriculture. Les trois premières caractéristiques semblent, sans doute, assez évidentes pour un spectateur sensible, la dernière l’est moins. Dans le deuxième long-métrage sur lui sorti l’année dernière, Leaning into the Wind (3), Goldsworthy, qui a travaillé à la ferme dès l’âge de 13 ans, explique qu’il compare son travail avec celui de l’agriculteur : « On passe sa journée dehors, par tout temps, occupé à empiler, à assembler, à rassembler, à construire. » D’autre part, il élève les agriculteurs au rang d’artistes : « J’espère que les gens vont réaliser que les agriculteurs créent des paysages sculpturaux tout le temps. » (4) Tout comme dans l’agriculture, si celle-ci est pratiquée de manière digne envers la Terre et l’Humain, il n’en résulte que de la joie, que de la richesse pour les deux.

C’est ainsi que cela se passe avec la touche de Golsworthy. Il intervient avec force et intelligence, pourtant tout en douceur, jamais de manière violente, pour donner une empreinte humaine au paysage. Dans ce processus de création on peut remarquer que la nature semble converser avec l’artiste. Elle n’est pas muette. La création semble se passer dans les deux sens. La nature pose ses contraintes climatiques ou temporelles, suggère les formes que l’œuvre pourrait prendre, mais prend aussi souvent le dessus en détruisant tous les efforts.

 Andy Goldsworthy

Andy Goldsworthy

Dans la vie contemporaine, qui certes comprend aussi des tendances contraires, on prétend qu’être humain peut être indépendant de la nature : vivre dans des grattes-ciels, s’alimenter de légumes qui ont poussé sans terre, négliger la nature qui est toujours plus lointaine. Il en résulte de cette perte de contact une perte de lien émotionnel et affectif avec la nature provoquant ainsi les catastrophes écologiques: pollution atmosphérique, des eaux, des sols. Il est donc précieux d’avoir un exemple tel que Goldsworthy, qui nous montre comment on peut toujours être à l’écoute de la nature, comment on peut apprendre à la connaître et à l’aimer et ainsi avoir plus de compassion pour elle, qui reste une source d’inspiration pour toutes les domaines de la vie, une éducatrice sévère, mais aussi une source de réconfort.


Notes

  1. Illustration de l'aspiration humaine à surmonter l’opposition qu’il ressent entre le monde et son propre moi est abordé par Rudolf Steiner dans le chapitre 2 de son ouvrage Philosophie de la liberté. STEINER, Rudolf, Philosophie de la liberté. Traits fondamentaux d’une vision moderne du monde. Résultats de l’observation de l’âme selon la méthode scientifique, trad. par Geneviève Bideau, Éditions Novalis, 1993, pp. 33-34.

  2. Andy Goldsworthy: “There is no doubt that the internal space of a rock or a tree is important to me. But when I get beneath the surface of things, these are not moments of mystery, they are moments of extraordinary clarity.” Source

  3. RIEDELSHEIMER, Thomas, Leaning into the Wind: Andy Goldsworthy, 2017, documentaire. Le premier documentaire, provenant du même metteur en scène s’intitule Rivers and Tides: Andy Goldsworthy Working with Time, 2005.

  4. Andy Goldsworthy: “I hope people will /…/ make the connection that farmers are creating sculptural landscapes all the time.” Source

Illustrations

1. Elder leaf patch edge made by finding leaves the same size tearing one in two spitting underneath and pressing flat on to another, Helbeck, Cumbria, Octobre 1983. Source: Andy Goldsworthy Digital Catalogue. Source

2. Reconstructed icicles, 2010. Source

3. Andy Goldsworthy dans le film Leaning into the Wind (2017). Source

L'anthroposophie par les faits

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