Le couple en conscience ?

Le couple en conscience ?

Les anciens modèles de relation amoureuse ont perdu leur force. Le couple, qui constitue pourtant la cellule essentielle de la vie sociale, n’a plus rien d’évident. Cette dimension de la vie humaine doit-elle être ressaisie en conscience? Monika Kiel-Hinrichsen, conseillère conjugale et familiale, tente ici de brosser quelques perspectives à partir de points de vue d’ordre spirituel.


«L’amour rend aveugle», dit un vieux proverbe. Qu’est-ce que cela signifie? Tombe-t-on amoureux d’une illusion d’autrui, d’un phantasme? Qu’arriverait-il si l’homme s’avérait capable de percevoir dès le début d’une relation toute la complexité de la personnalité de son partenaire? Vraisemblablement de nombreuses relations ne naîtraient même pas. Dans la passion amoureuse nous rencontrons cette partie de notre partenaire qu’il ne peut pas encore être mais qu’il aimerait être. La passion amoureuse, c’est-à-dire cette puissante attirance réciproque de deux êtres, leur permet de s’élever au-dessus d’eux-mêmes, de se révéler à l’autre sous leur meilleur jour. Une critique ultérieure affirme parfois que l’autre s’est paré de «fausses plumes». Mais il est également possible que nous ayons vu en l’autre quelque chose de son archétype. Cette étoile nous a attirés et nous nous en souvenons constamment et positivement au cours de notre relation. Nous pouvons rester fidèles à cet archétype, même si nous le percevons à présent «comme il est vraiment» ou «comme il est aussi».

Sous le signe du changement

Actuellement de nombreuses relations ne dépassent pas le stade de la passion amoureuse. On confond l’amour et la passion amoureuse. Les partenaires s’adonnent à l’ «illusion du couple heureux», remède universel à toutes les solitudes et à toutes les questions qui montent des profondeurs de notre personnalité. On pense qu’un couple heureux ne connaît ni dispute ni souffrance, n’a toujours qu’une seule opinion et dispose d’une sexualité qui fonctionne et satisfait les deux partis ! Pourtant, au 21ème siècle, le couple s’est placé sous le signe du changement. Au cours des dernières 50 années, tandis que s’intensifiait le développement de la conscience individualisée («âme de conscience»), l’image de l’homme et de la femme subissait une transformation radicale, conférant au couple et à la famille, portés jusque-là par les traditions, une nouvelle signification. Le partenariat est devenu aujourd’hui la rencontre de pures individualités, de plus en plus indépendantes, même de leur statut sexuel. Une nouvelle répartition des rôles est née, contenant plus d’intimité et d'amour, et trouvant son origine au siècle dernier dans la génération révolutionnaire de 1968.

 Clarissa Mendes,  De la disparition , São Paulo, 2014

Clarissa Mendes, De la disparition, São Paulo, 2014

On peut aujourd’hui en percevoir les fruits dans la plus grande autonomie des femmes ainsi que dans l’«émancipation des hommes» et leur désarroi. L’ancienne répartition des rôles a disparu. Nous nous trouvons humainement au sommet de nos possibilités, lesquelles se sont frayé un chemin, par un développement de la conscience et par des combats libertaires, vers une individualisation toujours plus grande. Dans le meilleur des cas, tout est possible pour tout le monde. Les analystes de cohortes Spangenberg et Lampert appellent les générations nées après 1985 des «générations sans limites».(1)

Mais l’individualisation croissante n’a pas été gagnée sans pertes. Les êtres humains ont atteint un point zéro qu’ils doivent pénétrer de leur moi. Une relation suppose des défis toujours plus importants et les possibilités de les contourner sont nombreuses ! En particulier, les méthodes modernes de communication favorisent –paradoxalement! – l’isolement. Nous nous adonnons constamment à l’illusion d’être en lien réciproque, en proximité, sans remarquer l’absence totale de parole! «Si proche et pourtant si loin». Ces mots expriment la situation de bien des couples, profondément isolés dans une vie à deux. Il n’y a plus de nid douillet où les partenaires n’ont plus qu’à s’installer. A sa place on trouve une invitation à «travailler sur soi», à «développer des facultés sociales», à effectuer un grand écart entre individualité et communauté.

Combat entre le chaud et le froid

«Quand je suis seule, je suis plus», me disait une cliente récemment, résumant ainsi la perte de son autonomie dans la relation. «Don de soi et pose de limites dans la relation érotique », telle est l’expression employée par le psychanalyste Peter Schellenbaum pour signifier que dans la fusion avec le toi, le moi se perd dans un autre être humain et dans son propre inconscient. « Qui s’identifie trop avec son environnement et lui sacrifie son moi croit dire oui à la vie, mais dit en réalité non. Non à son moi, puisqu’il y renonce, mais aussi non au monde parce qu’il finira par venger sur lui la perte de son moi.» Les taux élevés de divorce le confirment. Nous nous trouvons dans un champ de tension entre le comportement social et le comportement antisocial. Rudolf Steiner rend attentif au fait que nous sommes fondamentalement orientés sur nous-mêmes, c’est-à-dire antisociaux, et que la sociabilité doit s’apprendre. Nous devons apprendre à devenir des êtres sociaux, à accueillir l’autre en soi, à nous endormir partiellement en lui, sans nous perdre. Mais que signifie «prendre autrui en soi, faire place en son âme à un étranger ? L’autre peut devenir un germe qui s’épanouit dans notre âme, y croît et s’y intègre. Ou bien il peut y devenir un «agent pathogène», provoquant soit des processus inflammatoires qui aboutiront à une confrontation féconde dans la fièvre et par-là à une guérison, soit à une maladie relationnelle chronique. Dans ce dernier cas, on a par exemple affaire à d’anciennes boules de pus qui se sont enkystées et qui engendrent régulièrement des troubles dans la relation. Pour qu’elles ne l’anéantissent pas, il est d’un grand secours de percer le pus, éventuellent accompagné par une tierce personne, et de «le laisser s’écouler». Ce processus est généralement douloureux, mais il démasque d’anciens doubles qui se montrent sous forme de projections et de transferts, nourris par la biographie individuelle. De nos jours, les abîmes du monde extérieur se déplacent dans la psyché (âme) de l’individu et y sévissent. Il faut les identifier et les libérer, car «l’amour suppose un moi qui repose solidement sur lui-même, tout en étant capable de s’adonner à un toi. Le moi a besoin de fermeté comme de transparence. Entre lui et le monde, il faut une frontière ouverte et flexible. Le non de la démarcation doit se relier au oui de l’amour.» (2)

La fin de l’amour

 Clarissa Mendes,  De la disparition , São Paulo, 2014

Clarissa Mendes, De la disparition, São Paulo, 2014

Cependant on rencontre de plus en plus de personnes qui vivent sans partenaire fixe et qui, consciemment, refusent de se fixer, c’est-à-dire ne peuvent plus accomplir le second pas. Voilà pourquoi l’auteur Sven Hillenkamp parle de manière provocatrice de «La fin de l’amour». Quant au jeune auteur Michael Nast, il a baptisé son bestseller Une génération incapable de relation («Generation Beziehungsunfähig»). Se faisant l’écho des jeunes, il décrit crûment l’absence d’engagement et l’incapacité à s’adonner à autrui. Des phrases comme «je ne veux pas me fixer» ou «je veux justement me concentrer sur moi-même» semblent les règles de vie des générations récentes, règles qui permettent de rompre une relation entamée. On montre ainsi à son vis-à-vis qu’on n’est pas intéressé. Ici, ce qui était révolution sexuelle au siècle dernier peut menacer de basculer dans l’«abrutissement sexuel». Les possibilités technologiques d’interconnections contribuent à cela. Par exemple l’application Tinder. Elle a la réputation de proposer des rencontres superficielles, généralement orientées vers le sexe. Chacun peut regarder et évaluer de multiples profils. Dans le langage Tinder on appelle ce choix «hop ou top». «C’est sympa. On se voit ?» Telle est la formule qui ne comporte aucun engagement. Car en continuant sa recherche, il ou elle constatera que l’autre a établi d’autres contacts simultanés. Tinder est connue pour son principe «Friends with Benefiz», ce qui signifie une amitié légère avec un supplément : le sexe. Et des insiders parlent déjà de «burnout dû à l’addiction amoureuse» (Michael Nast). Les personnes concernées entrent dans des relations corporelles intimes sans devoir établir de liens d’âme à âme. Cela prend de plus en plus la forme d’une hostilité envers l’amour de couple. Il en est de même des «Swingerpartys», connues dans les bordels de classe de toutes les grandes villes. Célibataires et couples s’y rencontrent pour y avoir des relations sexuelles, soit avec différents partenaires simultanés, soit en procédant à un échange de partenaires. La sexualité se développe aujourd’hui en de nombreux endroits sans amour. Quel rôle joue alors le Je de l’homme? Est-il encore présent? Ou bien a-t-il abandonné sa responsabilité au corps de désir (corps astral)? La rencontre a-t-elle lieu au niveau du cœur ou seulement au niveau du sexe? Quel rôle y joue l’amour?

Erich Fromm attribue à l’amour quatre facultés : l’assistance, la responsabilité, l’estime de l’autre et la connaissance. C’est pourquoi l’amour n’est pas un sentiment mais une faculté susceptible d’être développée dans un couple au cours du temps. Une faculté qui se construit sur le développement du Je de chacun. Un jour, aux questions de Max Frisch: «Aimez-vous quelqu’un? Et qu’est-ce qui vous le prouve?», J. Franzen répondait : «Mon cœur me le dit, et la diminution de mon égoïsme m’en fournit des preuves solides.» L’amour jaillit du cœur et confère ainsi au corps de sensibilité (corps astral) la force du renoncement par le don de soi. Rudolf Steiner a un jour formulé une méditation : «Je pense à mon cœur,/ Là est l’amour cosmique et la force humaine,/ Il abrite mon Je…» (3) Mon cœur est relié à mon Je. Lorsque j’aime, j’aime à partir de la «plénitude du Je» et me sens relié à mon «corps d’amour» (corps de vie ou étherique) et par lui, aux forces solaires. Mais il existe des forces ennemies du Je, dont les attaques sont proportionnelles à la mesure de notre amour. Elles tirent bénéfice du fait qu’elles occupent notre pensée, notre sentiment et notre volonté, rendant notre Je inutile. Les passions sauvages et les addictions animalisent l’homme, les dogmes moraux en font un automate. Un démon solaire cherche à entraver le développement de la personnalité humaine par la paralysie de la pensée, la matérialisation du sentiment et l’endormissement de la volonté, qui s’opposent à notre libre individualisation.

Le chaos absolument normal de l’amour

Rudolf Steiner rendait déjà attentif à cela il y a un siècle. Il soulignait déjà que les êtres humains, dans leurs relations sociales, auraient de plus en plus de difficultés à rétablir des rapports justes, et ce pour la simple raison que ces rapports réciproques justes reposeront sur un développement personnel, un travail intérieur. Le défi consiste donc, pour l’âme de conscience, à ne pas contourner les difficultés (par l’alcool, la drogue, l’addiction aux médias, au travail, à une sexualité déshumanisée ou à l’inverse par la soumission passive à des conventions traditionnelles), mais de supporter le point zéro en soi et dans la relation à l’autre, d’accepter la douleur de la connaissance de soi, parfois aussi la douleur de la connaissance du karma. Une compréhension sociale dans laquelle sympathie et antipathie se transforment en empathie, en liberté de pensée de l’individu et en connaissance de l’esprit : telles sont les conditions qui permettent de surmonter la détresse humaine de notre époque. (4) Que devrions-nous donc porter dans notre conscience, lorsqu’il est question de couple et d’amour?

Dans la vie relationnelle n’agit pas uniquement notre personnalité présente. On est souvent confronté à des restes non assimilés par le Je qui proviennent du passé et provoquent des conflits. Les partenaires doivent lutter pour se frayer un chemin l’un vers l’autre, afin de ne pas mener une «relation de doubles» ou un «mariage d’ombres». Ulrich Beck et sa femme Elisabeth Beck-Gersheim appellent cela «le chaos absolument normal de l’amour» : « Les individus qui veulent mener une vie commune sont ou plutôt deviennent les législateurs de leur forme de vie, les juges de leurs défaillances, les prêtres qui s’absolvent, les thérapeutes qui relâchent et défont les chaînes du passé. Mais aussi les vengeurs qui entreprennent des représailles après des offenses subies. L’amour devient une formule vide que les amants doivent eux-mêmes remplir, malgré les abîmes qui s’ouvrent au cours de la biographie, et même si la mise en scène est conduite par les slogans, la publicité, le script pornographique, les romans à maîtresses et la psychanalyse. » (5)

Des conseillers, des «accoucheurs» compétents peuvent parfois aider. Mais le gros du travail doit être accompli par le couple lui-même. Car les confrontations qu’il vit ont lieu entre un Je et un autre Je, sur un pied d’égalité. La relation peut devenir un centre d’où rayonne la force du moi, car les relations de couple ont aussi une biographie, au cours de laquelle ont lieu des changements et des maturations qui fortifient constamment le noyau humain. Les conflits font partie intégrante du couple et le maintiennent vivant: derrière tout conflit il y a un message qui veut être entendu. C’est une «danse autour du point zéro». Si dans la relation un partenaire menace de se perdre, il doit se remettre en quête de lui-même. A l’inverse, s’il perd un jour l’image positive de l’être aimé, celle qu’il voyait au départ, il lui faudra se mettre en chemin afin de la ressusciter. Lorsque les deux partenaires cultivent ainsi réciproquement leur proximité, ils forment une communauté de développement dans laquelle chacun est une aide pour l’autre. Le couple grandit alors au-delà de lui-même.

Forgez-vous une idée nouvelle, courageuse, de la fidélité! La manière dont les gens conçoivent la fidélité disparaît si vite. Vous pouvez vous donner la conception suivante de la fidélité : dans le rapport à votre prochain, vous vivrez certains moments éphémères où celui-ci vous apparaîtra comme empli, comme illuminé par l’archétype de son esprit. Et puis vous vivrez d’autres moments, de longues périodes où il apparaîtra assombri. C’est alors que nous devez apprendre à vous dire : l’Esprit me rend fort ; je veux penser à cet archétype ; je l’ai vu un jour ; aucun mensonge, aucune illusion ne peut me le voler. Luttez pour ne pas perdre cette image que vous avez vue. Cet effort, c’est cela la fidélité. En exerçant la fidélité de cette manière, l’homme reste proche de l’homme, cultivant d’une certaine manière les forces de l’ange gardien.
— Rudolf Steiner, 1922

(1) Frits Spangenberg, Martijn Lampert, De grenzelose generatie, 2010
(2) Peter Schellenbaum, Das Nein in der Liebe. Abgrenzung und Hingabe in der erotischen Beziehung, 1993
(3) Peter Selg, «Ich denke an mein Herz – es birgt mein Ich»: Eine Krankenmeditation Rudolf Steiners, Ita Wegman Institut
(4) Rudolf Steiner, Wie kann die seelische Not der Gegenwart überwunden werden?, GA 168
(5) Ulrich Beck und Elisabeth Beck-Gersheim, Das ganz normale Chaos der Liebe, 1990

 

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