Laisse-moi entrer, je suis ta véritable essence humaine

Laisse-moi entrer, je suis ta véritable essence humaine

Le 24 mars, l’Assemblée générale de la Société anthroposophique universelle se prononcera par un vote sur une éventuelle prolongation pour sept années des mandats de Paul Mackay et de Bodo von Plato au sein du Comité directeur du Goetheanum et de la Société anthroposophique universelle. Ils sont eux-mêmes à l'initiative de cette clause de confirmation de mandat dans les statuts, révoquant ainsi la notion de fonction à vie. Nous les avons priés de nous accorder un entretien et leur avons demandé: «Comment allez-vous? Comment voyez-vous l’évolution de l’anthroposophie? Quels objectifs avez-vous atteints et quel avenir envisagez-vous?»


 Pendant l’entretien, de gauche à droite: Louis Defèche, Jonas Lismont, Paul Mackay, Philipp Tok, Bodo von Plato.

Pendant l’entretien, de gauche à droite: Louis Defèche, Jonas Lismont, Paul Mackay, Philipp Tok, Bodo von Plato.

Comment vous êtes-vous approchés de la date butoir? Comment vous sentez-vous face à ce processus de confirmation?

PAUL MACKAY La fin de mandat est une excellente occasion de faire une pause et de se demander: où en suis-je? Mon travail a-t-il un sens? On se pose ces questions à soi-même, avec ses collègues, et on se les pose par rapport aux membres. Étant donné que le Comité directeur prend des initiatives pour la Société universelle, il est pertinent de fixer une limite de mandat. Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion sur soi-même, mais aussi d’une réflexion sur le monde.

BODO VON PLATO Nous avons conçu cette confirmation de mandat comme une sorte d’évaluation de notre travail avec les collègues du Comité directeur, au sein de la Direction du Goetheanum et dans la Conférence des Secrétaires généraux: «Comment voyez-vous et jugez-vous notre action? Vous voyez plus clairement nos excès, nos limites et beaucoup de choses qui ont bien réussi, ou moins bien réussi, vous portez diverses appréciations sur tout cela.» Nous avons donc organisé des consultations pour définir notre vision de l’avenir, l’orientation du travail anthroposophique, de la Société anthroposophique et de l’École, et les compétences dont nous avons besoin immédiatement et dans les années à venir. De ces consultations a émergé la conclusion que nous devions continuer à travailler ensemble, et Paul Mackay et moi-même avons dû dire si nous y étions prêts ou non.

Que vous ont dit vos collègues du monde entier?

MACKAY Ils ont examiné notre contribution dans le contexte de la Société et du mouvement anthroposophiques, ils en ont discuté et nous ont finalement priés de nous préparer à un nouveau mandat.

PLATO Ils ont exprimé beaucoup de choses, qui m’ont touché objectivement et sur le plan humain. Mais ce qui m’a surtout motivé à être prêt encore une fois pour les années à venir – connaissant fort bien la position critique de certains membres à mon égard– ce fut la reconnaissance d’une compétence anthroposophique, qui serait nécessaire précisément à l’heure actuelle, dans les processus de transformation profonde de l’École supérieure et de la Société, et qui s’appuie pour une part notable sur les nombreux contacts humains et anthroposophiques internationaux. Et l’accord de la Direction du Goetheanum pour me confier, avec Joan Sleigh et Paul Mackay, dans le cadre de l’École, des tâches particulières de développement et de direction pour la Section d’anthroposophie générale.

Vous travaillez ensemble depuis 17 ans. Comment vous percevez-vous mutuellement?

PLATO La qualité principale que je vois dans le travail de Paul Mackay est une très grande sensibilité pour tout ce qui est en rapport avec la liberté. Chacun a ses critères, ses valeurs qui orientent ses actions – et selon moi, chez Paul, c’est toujours cette qualité en lien avec la liberté. Quand est-ce qu'une question, une décision ou ses conséquences possibles permettent-elles un supplément de liberté, un approfondissement ou une différenciation de la liberté? C’est ce qui le guide, qu’il s’agisse de questions techniques financières ou de la manière dont sont traités au sein de l’École supérieure des contenus ésotériques délicats. Quand quelqu’un a de telles priorités, la contre-image se manifeste aussi. Certains ressentent l’exact contraire de ce qu’il vise véritablement: il voudrait, selon eux, avoir le dernier mot ou exercer un pouvoir. Je comprends que cette impression puisse exister. Mais dans des cas concrets où j’ai voulu vérifier ces assertions dans le détail, j’ai vu que c’était le contraire qui s’avérait vrai – Ensuite, je me réjouis de voir l’activité et toute la personnalité de Paul Mackay tournées vers le monde, les vastes horizons du monde. Ce qu’il fait a toujours cette dimension, que l’on peut ressentir sur le plan spirituel, humain et objectif. L’anthroposophie – Rudolf Steiner l’a souligné de plus en plus fortement au cours de sa vie – est une affaire cosmopolite. On n’a pas besoin de débattre de cet aspect avec Paul: il est toujours là d’emblée.

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MACKAY Dès le début, j’ai vu deux éléments essentiels chez Bodo von Plato. Le premier, je l’appellerais volontiers «sens esthétique». Il ne s’agit pas d’une conception de l’art qu’il défendrait, mais de la conscience qu’il a de ce moment esthétique dans toute situation de la vie: la relation entre esprit et matière, conscience et vie, réflexion et action. Ce moment ne s’impose pas, mais c’est seulement lorsqu’il est saisi que le monde reçoit une direction. Dans la rencontre avec ce moment esthétique, un fragment de monde peut s’exprimer. Cela suppose une activité intérieure – cela ne va jamais de soi. Avec Bodo, il y a toujours quelque chose à découvrir. Ce sont toujours alors des moments de naissance et de joie. Ce sens esthétique suscite en lui un besoin de mise en forme, d’organisation: chez lui tout doit être ordonné point par point, rien ne doit rester dans le flou, il faut une forme qui soit éloquente. Parfois, cela peut être un peu trop, mais il est facile de tout remettre en mouvement.

Le second élément, lié à son lien intense avec la science de l’esprit anthroposophique, c’est le besoin incroyable que celle-ci vienne dans le monde en cette époque michaélique et qu’elle fasse partie du monde: l’anthroposophie n’est pas notre propriété, mais elle appartient au monde, et c’est seulement par là que l’anthroposophie devient l’anthroposophie. Pour cette relation avec le monde, il faut être un excellent connaisseur de l'époque contemporaine, et c’est précisément sa spécialité. Quels sont les penseurs et les poètes d’aujourd’hui? Quelles sont les conceptions qui ont cours? Et il faut s’immerger en elles. Cela peut prendre parfois des formes fort peu conventionnelles. Mais il faut du non-conventionnel, cela seul peut rendre l’anthroposophie pertinente pour notre époque. Cet élément est inscrit dans le destin de Bodo. Je pense qu’il voit là une tâche grandissante. On ne peut pas comprendre l’anthroposophie sans la mettre en relation avec son époque, c’est la condition préalable à son efficacité. L’anthroposophie est faite pour la vie pratique.

«Anthroposophie frappe à la porte de ton cœur»

Depuis que Rudolf Steiner a déployé son œuvre, le monde a changé. Pensez-vous que l’anthroposophie connaisse elle aussi une métamorphose? Il semble à certains que notre volonté d’être modernes, d’être dans le monde, dilue l’anthroposophie. Comment comprenez-vous l’évolution de l’anthroposophie?

MACKAY Je voudrais tout d’abord faire une distinction entre l'essence et l'apparence. J’ai l’impression que l’anthroposophie en tant qu'essence, en tant qu’être – bien-entendu en évolution – est quelque chose qui est lié de façon incroyablement intime à l’homme en tant qu’être. L’anthroposophie est un être spirituel à propos duquel Steiner a dit: «Il frappe à la porte de ton cœur et dit: ‹Laisse-moi entrer, je suis toi-même ; je suis le véritable être humain que tu es !› » Cette essence a une identité, un caractère absolument unique. Et ensuite, cette essence, cet être, apparaît sous des formes très diverses, selon les situations. C’est un grand défi: peut-on distinguer l’apparence et l'essence? L’apparence est toujours une image, toute image est le masque, mais également l’expression d’un être.

Cette conception ne signifie-t-elle pas une séparation de Steiner et de l’anthroposophie? En d’autres termes: cela veut-il dire que cette dernière n’est pas seulement une contribution de Rudolf Steiner, mais que l’on peut la trouver partout?

MACKAY Nous sommes redevables à Rudolf Steiner d’avoir apporté cet être au monde, d’avoir attiré l’attention sur cet événement, mais l’être demande une individualisation. L’être en chaque homme doit pouvoir parvenir à une expression propre. Rudolf Steiner a déjà décrit ce processus dans la Philosophie de la liberté (1): nous avons tous notre propre intuition, mais elle vient d’un monde spirituel qui nous est commun. Je crois que notre défi aujourd'hui, c'est de pouvoir vivre ce grand écart.

PLATO Pour moi, il ne s’agit ni de prendre ses distances avec notre époque, ni de s’y adapter docilement. Au moment où j'essaie de me conformer servilement à mon époque avec un être particulier et les formes qu’il a prises jusqu’alors pour se manifester, j'en deviens indigne. Et si je veux me distancier de cet esprit du temps, j'en perds la grâce. La distanciation et le conformisme dépouillent l'anthroposophie de sa dignité et de sa grâce. Mais je pense que l’anthroposophie acquiert dignité et grâce au moment où survient ce que Paul a décrit: lorsque nous tentons de réaliser individuellement en tant qu’être humain, en tant que Société, en tant qu’École de science de l'esprit, une relation vivante et actuelle entre l'essence et l’apparence. Oui, dans chaque acte ou chaque rencontre, dans chaque dialogue, également aujourd’hui: une tentative renouvelée par l’initiative que vous avez prise pour cet entretien. Parviendrons-nous à mettre en rapport juste l’être profond et l’apparence de l’anthroposophie? Les lecteurs pourront-ils percevoir les fruits de ce rapprochement? Chacun portera à ce propos un jugement différent. D’aucuns diront : non, il n’y a rien à voir ; d’autres découvriront quelque chose, alors on en parlera. Une connaissance qui dépasse les individus prend alors forme. J’espère qu’à l’avenir, cette connaissance vivante sera renforcée, j'espère la naissance d'un espace de dialogue ouvert, pas trop étriqué, un espace de débats où vit l'amour pour ces différences.

MACKAY Je souhaite que ce lieu de débats trouve sa place au sein de la Société anthroposophique. C’est le but de cette Société: apprendre les uns des autres. Cela veut être mis en pratique, expérimenté. C’est une question d’attitude et d’ouverture.

Rudolf Steiner évoquait des thèmes immenses: la hiérarchie des anges, la réincarnation ou l’évolution du cosmos – et ceux qui sont venus après lui ont repris ces motifs, ils l’ont cité. Aujourd’hui, nous sommes à une époque où l’on parle beaucoup moins de ces vastes correspondances. Comment voyez-vous cela? Où se trouve la plus grande qualité de l’anthroposophie?

PLATO Une qualité unique de l’anthroposophie en tant que mouvement spirituel réside dans ce double caractère: l'ouverture d'esprit – elle s'engage pour l'activité de la pensée – et l’ouverture au monde – elle est orientée vers l’observation du monde sensible. C’est un fait remarquable, car pour les mouvements spirituels, pensée et perceptions sensibles paraissent souvent plutôt étrangères, si ce n’est ennemies.

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MACKAY J’ai l’impression que ces deux aspects font partie intégrante d’une intelligence michaélique qui voudrait se développer aujourd’hui. Je pense que nous nous trouvons au centre de ce combat: comment usons-nous des forces de l’intelligence? Restent-elles bloquées dans le discours intellectuel ou se saisissent-elles de l’homme tout entier? Et en ce cas, le monde sensible est pris en compte. Sinon, le monde spirituel reste idéel, séparé du monde sensible. Mais ce monde spirituel est dans le monde sensible. Il s’agit aujourd’hui de savoir si je suis dans la réalité de la vie ou si je m’agite à côté de cette réalité. Dans ma discipline, les sciences économiques, on ne regarde pas la cohérence globale d’un point de vue sociologique, mais on demande: «Est-ce efficace?» Et si c’est efficace, la question qui se pose, c’est : «Comment fais-tu?» Je crois que c’est le champ qu’il nous faut labourer. Y a-t-il une attitude commune, par rapport à cette problématique, que d'autres puissent reconnaître? Ou bien considérons-nous notre contribution comme si importante et si singulière que nous devrions simplement la livrer telle quelle et faire le bonheur du monde? C’est une fois de plus la question de l’attitude. Si cette distinction n’est pas perçue – je dis ici quelque chose de radical – nous passons à côté de l’anthroposophie. C’est une question ésotérique profonde. C’est un ésotérisme michaélique que nous pouvons développer.

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On observe partout une question, une quête de ce nouvel ésotérisme qui se manifeste de différentes manières.

PLATO Oui, on entend aujourd’hui les questions ésotériques plutôt dans la vie quotidienne, peut-être, dans la salle de classe, à l’hôpital, à la ferme et dans chaque profession; mais je les entends moins sur un ton existentiel, sous forme de grandes questions générales de conception du monde: qu’en est-il en fait de la hiérarchie des anges, de la réincarnation et de l’évolution du cosmos? Là, elles deviennent rapidement abstraites. Cela ne veut pas dire que ces questions ont été évacuées. Elles traversent justement une phase où elles sont comme immergées dans la vie pratique quotidienne – de la même manière que pour Rudolf Steiner également, elles ont plongé au cours de sa biographie de plus en plus profondément dans la vie concrète. Mais cela ne signifie pas que les grandes questions ont disparu. Je ne connais personne parmi mes collègues qui ne soit lié à ces questions. Mais il y a une réserve qui empêche de nommer trop clairement et directement. Je pressens que cela changera, que nous reprendrons ces questions calmement et dignement, à partir de l’actualité, de la réalité, de l’expérience individuelle et institutionnelle. Ce sera un autre discours, nourri par cette expérience qu’a rendue possible Rudolf Steiner. Son discours ne s’est pas évanoui, mais il est incarné plus profondément. Et je suis très curieux de voir comment ces grandes questions reprendront forme à partir des réalités concrètes. Ueli Hurter a formulé cela précisément à propos des préparats, du cœur battant du mouvement biodynamique. Il a demandé : «Est-il possible qu’aujourd’hui, ce soit dans le particulier que l’universel – c’est-à dire les grandes questions – se manifeste le plus clairement ?»

Les forces de l’intelligence restent-elles bloquées dans le discours intellectuel ou se saisissent-elles de l’homme tout entier ?
— Paul Mackay

MACKAY Ces deux mondes, le monde sensible et le monde des idées ont besoin l’un de l’autre. Les idées veulent devenir contemplatives. Lorsque nous portons en nous de façon vivante ces grandes idées des hiérarchies angéliques, de la christologie ou de la réincarnation et de l’évolution cosmique, nous avons plus facilement ou de façon plus efficiente la possibilité de devenir voyant dans le monde sensible. «Voir» ne signifie pas que j’interprète les choses d'une manière ou d'un autre, cela signifie que les choses elles-mêmes peuvent s’exprimer conformément à leur être propre. Leur appartenance à des ensemble plus vastes, leurs liens deviennent visibles et peuvent aussi se déployer ensuite avec plus d’efficacité.

PLATO Oui, par l’individualisation, car «le Je reçoit son être substantiel et sa signification à travers ce à quoi il est lié». C’est ainsi que Steiner décrit le «Je» dans Théosophie. La genèse du «Je» s’effectuerait donc de moins en moins par délimitation ou isolation, et de plus en plus par relation. Et à quoi nous relierons-nous dans les dix prochaines années? C’est pour moi une question décisive en ce qui concerne la Société, l’École de science de l'esprit, la Direction du Goetheanum, le Comité directeur. Il s’agit d’une individualisation qui ne se réalise pas en disant «non», mais en disant «oui». Ce à quoi je me relie sera à l’avenir beaucoup plus intéressant pour l’individualisation que ce dont je me distancie. Cela vaut certainement aussi pour les institutions, pour la Société anthroposophique, pour l’École de science de l'esprit.

Laisse-moi entrer, car je suis toi-même

Comment voyez-vous, avec cet arrière-plan, la mission actuelle de la Société anthroposophique et son rapport à l’École de science de l’esprit?

PLATO La Société anthroposophique est là pour permettre et encourager un travail approfondi et inspiré dans le monde, oui, telle que je la conçois, elle est voulue avant tout comme une communauté internationale d'êtres humains reliés par le souhait que l’École supérieure libre de science de l’esprit, le Goetheanum, puisse travailler aussi bien que possible; et l’École voudrait offrir une contribution toujours grandissante aux grandes questions et aux grands défis de l’époque actuelle. Pour cela, il faut qu’il y ait un vaste réseau de personnes qui veulent cela, de sorte que l’École reste véritablement libre. On répond à cette exigence sur le plan de l’esprit par l’intérêt porté à cette cause, sur le plan de l’âme par des relations humaines et sur le plan matériel par des financements. Je suis reconnaissant que nous ayons une Société dont la tâche a été aussi clairement définie dans les statuts qu’elle a reçus au Congrès de Noël en 1923/24.

Il s’agit d’une individualisation, qui ne se réalise pas en disant «non», mais en disant «oui».
— Bodo von Plato

MACKAY Les statuts du Congrès de Noël rédigés pour la Société expriment clairement son orientation vers l’École de science de l'esprit. Nous devons toutefois prendre garde à ce que la Société ne devienne pas une simple association de soutien, mais développe un type particulier de responsabilité. Je dirais qu’il faut trouver partout des partenariats et des ententes mutuelles. Dans cette responsabilité, il est important de ne pas faire les choses de façon isolée, mais d’avoir en conscience les autres participants. Il s’agit d’un maintien, d’un soutien réciproque. Une manière de porter qui est aujourd’hui nécessaire. C’est pour moi une qualité, une culture, une culture de Société. Dans notre statut de fondation, il est écrit que les résultats de l’anthroposophie conduisent à une vie sociale fondée sur l’amour fraternel. Cette culture est nécessaire au sein de l’École. Nous devons commencer à la fortifier. La Société est le terrain d’exercices pour cet objectif. Elle peut devenir un mouvement capable de déplacer des montagnes!

PLATO Le Congrès de Noël formule un ambitieux défi: allier la plus grande ouverture possible au monde extérieur et l’ésotérisme le plus profond, le plus sérieux. L’École se tiendrait ainsi – pleinement développée – sur la place publique, engagée, visible et apportant son aide face aux besoins et aux problèmes de l’époque actuelle. Dans le travail de nombreuses sections, cela est déjà visible. En même temps, elle contient un noyau pour ceux qui décident d'entrer en son cœur. C’est pour eux qu’existe la Première classe, ils se sont décidés à représenter Anthroposophie. Il ne convient absolument pas de «vulgariser» ce noyau que constitue le travail méditatif avec les mantras des Leçons de classe. Mais c’est une tâche urgente que de permettre aux très nombreuses personnes qui représentent publiquement l’anthroposophie, dans leur travail dans les fermes, à l’école ou dans des instituts de pédagogie curative, par exemple, de nouer une véritable relation avec l’École, et de concevoir leurs questions et leur expérience comme une partie du travail de cette École.

La Société Universelle a besoin de moyens juridiques

Quels objectifs avez-vous atteints?

MACKAY Afin d’établir une véritable collaboration entre la Société et l'École, entre Comité directeur et responsables de sections, chacun est appelé à regarder au-delà de son pré carré. C’est là que quelque chose commence, que l’on se met en mouvement. Si nous n’avions pas impulsé ce processus ici au Goetheanum, tout d’abord avec la création de la direction élargie du Goetheanum en 2012, nous n’aurions pas eu de légitimité intérieure pour convoquer la Conférence mondiale du Goetheanum à la Saint-Michel 2016. Je me suis particulièrement engagé dans cette entreprise, parce que je trouve important que les domaines de l’École, de la Société et ceux de la vie ou des sections convergent et se confortent mutuellement. Ils ont été conçus en interdépendance, parce que chaque domaine doit apporter sa propre contribution, absolument originale, singulière, à l’ensemble, c’est-à-dire au mouvement anthroposophique. Voir les cent tables sur la terrasse du Goetheanum, avec à chacune de ces tables, des anthroposophes, venant de tous les continents et appartenant à toutes les branches d’activité, en conversation. Cette Conférence mondiale du Goetheanum illustre pour moi la manière dont nous pouvons œuvrer à l’accord harmonieux de la Société universelle. C’est en ce sens que je me suis engagé et souhaiterais m’engager encore pour la cause anthroposophique.

Nous ne serons pas tant la tête qu’un cœur où s’interpénètrent les différents courants.
— Bodo von Plato

PLATO J’aimerais évoquer deux processus dans lesquels je suis particulièrement engagé. Le premier, c’est la nouvelle mise en scène des quatre Drames-Mystères, qui a commencé en 2004 avec Gioia Falk, a été présentée pour la première fois en 2010 et est jouée jusqu’à ce jour. Ainsi fut suscité surtout en Allemagne et ici au Goetheanum un intense travail d’anthroposophie générale. Selon moi, l’une des tâches les plus essentielles de l’anthroposophie, précisément ici au Goetheanum, est d’avoir le souci des Drames-Mystères et également du Faust. Certes, nous avons fait récemment avec le Faust des expériences intéressantes et difficiles. Mais ce n’est pas pour cela que nous allons cesser de travailler à cette œuvre de la littérature mondiale à partir de points de vue et d’expériences anthroposophiques. – Le second, c’est le traitement par la Société de questions relatives à la pratique méditative. Jusqu’au début des années 2000, ces questions sont restées à l’arrière-plan, mais depuis, étude, exercice et méditation font l’objet de discussions et d’approfondissement au sein du Mouvement anthroposophique, de la Société et de l’École. Avec le début de la Goetheanum-Meditation-Initiative-Worldwide 2006, ce propos de l’anthroposophie, le moins saisissable en termes institutionnels, est devenu un point fort concret et visible du travail de la Société et de l’École. En 2017, a été organisé par des personnes d’horizons très différents, le congrès Living Connections au Goetheanum, sans gourous ni définitions de ce que serait la méditation anthroposophique. Il a été possible d’examiner le caractère spécifique de la méditation anthroposophique et l’originalité du chemin de développement intérieur qui l’accompagne.

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Ce qui reste à faire et n’a eu jusqu’alors que peu de succès, ce sont les possibilités à l’échelle de la planète, pour tout membre de la Société anthroposophique, de prendre part à des processus d’appréciation et de décision, jusque sur le plan juridique. La Société a atteint au cours des dernières décennies les dimensions d’une Société mondiale. Maintenant, il y a partout des personnes qui veulent et doivent participer à son évolution. Nous nous pencherons sur cette question lors de la prochaine Assemblée générale et au-delà.

Nous captons ce rayonnement et voudrions y travailler

Peu de membres connaissent le nombre de vos voyages, les groupes ou les cercles dans lesquels vous intervenez. Pouvez-vous nous dresser un tableau d’avenir à partir de ces expériences?

PLATO Mon amour de l’avenir est très lié au fait qu’il m’a été permis de découvrir comment le Goetheanum, en Nouvelle-Zélande, en Amérique du Sud, au pied des Rocky Mountains ou au Canada, dans une école ou dans un salon, est soudainement présent au beau milieu d’un entretien. Même dans les favelas de Sao Paulo, dans l’armoire à pharmacie d’une collaboratrice d’Ute Craemer, il y a une photo du Goetheanum. Pour les personnes qui vivent en ces lieux-là, il est très important de demander: «Tu viens de là?» Et je réponds: «Oui.» Cela devient une réalité. Et je suis pleinement là-bas parmi eux et ensuite je suis pleinement ici. De retour ici, au Goetheanum, je vois Benno Otter tailler si bien les arbres fruitiers que tous les gens de la région viennent pour pouvoir apprendre de son savoir-faire, et ici, je peux travailler avec des étudiants sur des ouvrages fondamentaux de Rudolf Steiner. C’est un processus de respiration du Goetheanum, une respiration de la périphérie et du centre. Le Goetheanum a été édifié en tant que centre qui rayonne. Et là où, dans le monde, une personne est liée à l’anthroposophie, il y a également un centre qui rayonne à son tour. Nous captons ici ce rayonnement et voudrions y travailler. Nous ne serons pas tant la tête qu’un cœur où s’interpénètrent les différents courants. Le Goetheanum devient un lieu-monde humain, il devient le grand Goetheanum, et en même temps, nous devons véritablement entourer de nos soins le Goetheanum ici à Dornach, nous devons continuer à le développer pour ceux qui veulent voir le lieu d’où est venue autrefois l’anthroposophie et en faire l’expérience vivante. Cette respiration en transformation entre la périphérie et le centre, ce «devenir-un-cœur» me touche beaucoup.

MACKAY Je vois les choses exactement de la même façon. Il y a d’une part l’image et d’autre part le chemin pour y parvenir. En considérant cette situation, je suis submergé par un certain sentiment d’impuissance. Comment allons-nous faire? Mais toutefois, quand je voyage par exemple en Europe de l’Est, je remarque que là-bas quelque chose germe, grandit et se développe. Je prends part pour quelques jours à ce processus et l’emporte à l’endroit suivant, dont je remporte aussi à nouveau quelque chose – comme de chaque endroit. Il naît ainsi des fils de relation, quelque chose comme une réalité invisible mais réelle, qui est un réseau spirituel, ou mieux encore un entrelacs d’êtres humains qui travaillent sur le plan pratique et spirituel, et sont en relation les uns avec les autres. C’est cela pour moi, le grand Goetheanum.


Notes: 

1. Steiner Rudolf, La Philosophie de la libertééditions Novalis, 2013. 

Photographies de Nina Gautier.

Initialement paru en allemand dans Das Goetheanum 2018/10. Traduction: Claudine Villetet

Le titre est une citation de Rudolf Steiner, tirée de la fin de la conférence «L’homme suprasensible, appréhendé par l’anthroposophie», donnée le 18 novembre 1923 à La Haye, à l’occasion de la fondation de la Société Anthroposophique aux Pays-Bas.

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