Les évangiles du point de vue mystique

Les évangiles du point de vue mystique

Ce texte de Rudolf Steiner est paru en 1902 en allemand à été traduit en 1906 par Édouard Schuré. L’auteur n’y approche pas les Évangiles du point de vue scientifique-historique ou théologique, mais avec une démarche mystique, c’est-à-dire du point de vue de l’expérience intérieure.


Ce que nous pouvons savoir de la «vie de Jésus» est contenu dans les Évangiles. Quant aux informations qui viennent d’ailleurs, dit un des meilleurs connaisseurs de la question au point de vue historique (Harnack), «on pourrait les écrire sur une page in-quarto».

Döbröntei Zoltán, Un bon berger, 70x100cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

Döbröntei Zoltán, Un bon berger, 70x100cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

Mais quelles sortes de documents sont les Évangiles? Le quatrième, l’Évangile de saint Jean, diffère tellement des autres que ceux qui étudient le christianisme au point de vue historique en arrivent à cette conclusion: «Si Jean possède la véritable tradition sur la vie de Jésus, les trois autres Évangélistes (les Synoptiques) ne sont pas des sources sûres. Si au contraire les Synoptiques ont raison, l’Évangile de saint Jean doit être repoussé comme source historique». Cette assertion est d’une incontestable vérité pour l’historien.

Dans ce livre, où il s’agit du contenu mystique des Évangiles, ce point de vue ne doit être ni reconnu, ni repoussé. Mais une chose doit être prise en considération: «Jugés au point de vue de la concordance, de l’inspiration et de la plénitude d’information, ces écrits laissent beaucoup à désirer, et, selon la simple mesure humaine, ils sont entachés de nombreuses imperfections.» Tel est le jugement d’un théologien chrétien. Pour celui qui se place au point de vue «mystique» et recherche de ce point de vue la source des Évangiles, les choses qui s’y contredisent s’expliquent aisément. Dans une interprétation de ce genre, on peut trouver une harmonie supérieure entre le quatrième évangile et les trois autres. Car tous ces écrits ne peuvent pas être considérés comme des traditions historiques dans le sens ordinaire du mot. Ils ne prétendaient pas donner une biographie historique. Ce qu’ils voulaient donner c’était une vie typique (intérieure) d’un fils de Dieu selon la tradition des Mystères, appliquée à la personne et à la vie (extérieure) de Jésus. Les matériaux essentiels n’étaient donc pas empruntés à l’histoire, mais à la tradition. Or ces traditions ne concordaient pas littéralement dans tous les lieux où les Mystères étaient cultivés. Néanmoins cette concordance, entre les traditions mystiques de nations diverses et fort éloignées les unes des autres, était assez grande pour que les bouddhistes aient raconté la vie de leur Bouddha à peu près de la même façon que les Évangélistes ont raconté celle du Christ. Toutefois il y a des différences entre les récits de ceux-ci. Pour les comprendre, il suffit d’admettre que les quatre Évangélistes ont puisé en diverses traditions mystiques. La haute personnalité de Jésus apparaît déjà dans ce fait qu’il a été capable d’éveiller la foi en des scribes appartenant à quatre traditions diverses des Mystères. Si grande fut la foi, qu’il éveilla en eux par ses actes et par ses paroles, que chacun d’eux se persuada qu’il répondait au type de son initiation. Et c’est d’après cette initiation qu’ils peignirent son développement d’âme tout en conservant les faits essentiels de sa vie publique. Si les trois premiers Évangiles (les Synoptiques) racontent la vie de Jésus d’une manière analogue, cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’ils ont puisé dans les mêmes traditions des Mystères. Le quatrième Évangile est saturé des idées du philosophe religieux Philon. Cela ne prouve pas autre chose si ce n’est que cet Évangile a été rédigé selon la même tradition.

Il y a donc des éléments très divers dans les Évangiles. D’abord, des faits qui apparaissent comme des faits historiques. Ensuite des paraboles qui se servent de certains récits pour symboliser des idées. Enfin les enseignements qui contiennent la morale chrétienne. Dans l’Évangile de Jean, il n’y a pas de parabole. Il puisait à une école mystique qui croyait pouvoir se passer de paraboles.

Döbröntei Zoltán, Christ éthérique, 60x80cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

Döbröntei Zoltán, Christ éthérique, 60x80cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

L’histoire de la malédiction du figuier jette un jour très vif sur le rapport des paraboles avec les faits qui se donnent pour historiques dans les premiers Évangiles. On lit dans Marc (XI, 11-14): «Ainsi Jésus entra dans Jérusalem et alla au temple; et ayant tout considéré, comme il était déjà tard, il sortit pour aller à Béthanie avec les douze apôtres. Le lendemain, comme ils sortaient de Béthanie, il eut faim; et voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il y alla pour voir s’il y trouverait quelque chose; et s’en étant approché il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Alors Jésus, prenant la parole, dit au figuier: «Que jamais personne ne mange de ton fruit.» Au même endroit de la vie de Jésus, Luc place une parabole qu’il met dans la bouche du maître: «Il leur dit aussi cette similitude: Un homme avait un figuier planté dans sa vigne, et il y vint chercher du fruit, et n’y en trouva point. Et il dit au vigneron: Voici il y a déjà trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier et je n’y en trouve point: coupe-le; pourquoi occupe-t-il la terre inutilement ? » C’est là une parabole qui symbolise l’inutilité de l’ancienne doctrine, représentée par le figuier. Ce qui est pris comme une image, Marc le raconte comme un fait qui semble se donner comme historique. On doit admettre qu’en général les faits des Évangiles ne doivent pas être pris au sens historique mais au sens mystique. Ce sont des pensées venant de différentes traditions mystiques. Alors la différence cesse entre l’Évangile de saint Jean et les Synoptiques. Pour l’interprétation mystique, l’examen historique n’entre pas en ligne de compte. Que l’un ou l’autre Évangile ait été rédigé quelque dix ans plus tôt ou plus tard, pour le mystique leur mérite est égal. L’Évangile de saint Jean comme les autres.

Et les «miracles» n’offrent pas la moindre difficulté pour l’interprétation mystique. Selon la conception courante, les miracles suspendent les lois du monde physique. Ils seraient cela, si on les considérait comme des événements s’étant passés sur le plan physique, dans le monde périssable. Mais, si ce sont des événements accomplis à un degré supérieur de la vie, dans le monde spirituel, alors il est évident qu’ils ne peuvent être compris dans l’ordre de la nature physique.

Il faut donc avant tout lire les Évangiles correctement, c’est-à-dire dans le sens de ceux qui les ont écrits. On saura alors dans quelle mesure ils parlent du fondateur du christianisme. Leur intention est de raconter sa vie selon le canon des Mystères. Ils la racontent comme un myste raconterait la vie d’un initié. Seulement ils nous montrent l’initiation comme la caractéristique d’un seul être. Et ils font dépendre le salut du fait que tous les hommes doivent s’en tenir à cet initié d’un genre unique. Les anciens Mystères avaient révélé «le royaume de Dieu» à un petit nombre d’élus, nommés des initiés. Jésus, l’initié d’un genre unique, est venu apporter ce royaume à tous ceux qui veulent s’adjoindre à lui. Le fait individuel est devenu le fait de la communauté qui reconnaît Jésus pour son maître.

On comprend cette croyance si l’on admet que la sagesse des Mystères a été adaptée à la religion populaire d’Israël. Le christianisme est sorti du judaïsme. Il ne faut donc pas s’étonner qu’avec le christianisme les conceptions des Mystères, qui furent le bien commun de la vie spirituelle en Égypte et en Grèce, se greffèrent sur le judaïsme. Quand on regarde les religions populaires de l’antiquité, on s’aperçoit de différences considérables entre elles. Mais si l’on regarde la sagesse sacerdotale, qui leur servait de noyau, on constate qu’elle est la même partout. Platon sait qu’il est d’accord avec les prêtres égyptiens quand il s’efforce de dégager le noyau de la sagesse grecque en décrivant sa vision de l’univers. On raconte de Pythagore qu’il fit des voyages en Égypte et en Inde et qu’il se mit à l’école des sages de ces pays. Des penseurs qui vécurent aux premiers temps du christianisme trouvèrent assez de ressemblance entre les doctrines de Platon et le sens profond des écrits mosaïques pour appeler Platon «un Moïse athénien».

Döbröntei Zoltán, Christ souffrant, 30x40 cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

Döbröntei Zoltán, Christ souffrant, 30x40 cm, huile sur toile. ©Döbröntei Zoltán, Napút Art Academy

La sagesse des Mystères existait donc partout. Elle prit dans le judaïsme la forme qu’elle devait prendre pour devenir une religion mondiale.

Le judaïsme attendait le Messie. Faut-il s’étonner après cela que l’Initié suprême ne pouvait pas être considéré autrement par les Juifs que comme le Messie. Cette circonstance jette même un trait de lumière sur le fait qu’avec le christianisme l’initiation, qui n’avait été jusque-là qu’un événement individuel, devint un événement populaire. La religion juive était une religion nationale. Le peuple juif se considérait comme un tout. Son Iao était le Dieu de toute la nation. Si son fils devait naître là, il ne pouvait être que le sauveur de tout le peuple. Ici le salut ne pouvait être le privilège de quelques mystes isolés; il fallait que la rédemption fût apportée à tous. Il n’y a pas de doute non plus que le judaïsme renfermait des Mystères, qui de l’obscurité du culte secret pouvaient être transportés dans la religion officielle. À côté du pharisaïsme attaché aux Mystères, il y avait une mystique savante chez les prêtres. Comme ailleurs on nous décrit cette sagesse mystérieuse. Un rabbin ayant un jour parlé de cette sagesse, un de ses auditeurs, en pressentant la signification secrète, s’écria «O vieillard, qu’as-tu fait ? Oh ! si tu t’étais tu ! Tu crois pouvoir naviguer sans voile et sans mât sur la mer immense. Voilà ton entreprise. Veux-tu t’élever dans les airs? Tu n’en es pas capable. Veux-tu t’enfoncer dans la profondeur? Là s’ouvre un abîme béant.» Ce passage fait partie de la Kabbale. On y parle aussi de quatre rabbins qui cherchèrent le sentier secret du divin. Le premier mourut; le second perdit la raison; le troisième fit, d’énormes dégâts; le quatrième seulement, Rabbi Akiba, entra et ressortit paisiblement du sanctuaire.

On voit qu’il y avait aussi dans le judaïsme un terrain favorable, où un initié d’une espèce unique pouvait se développer. Un tel initié devait se dire: Je ne veux pas que le salut demeure le privilège d’un petit nombre d’élus. Je veux que le peuple tout entier puisse prendre part à ce salut. Cet homme devait transporter dans le vaste monde ce que les élus avaient vécu dans les temples. Il devait prendre sur lui d’être en esprit et en vérité pour sa communauté ce que le culte des Mystères avait été jadis pour les élus qui participaient à ses privilèges. Certes il ne pouvait pas donner purement et simplement à la foule les choses vécues des Mystères. Mais il voulait donner à tous la certitude de la vérité qu’on contemplait dans les Mystères, afin de les élever à un degré supérieur de l’existence. «Heureux ceux qui croient et n’ont pas vu.» Il voulut implanter dans les cœurs la certitude du divin sous la forme de la confiance. La pensée que, parmi ceux qui sont en dehors des Mystères, il en a beaucoup qui ne peuvent pas trouver le chemin, dut peser comme une montagne sur l’âme de Jésus. Il voulut diminuer l’abîme entre les initiés et le peuple. Le christianisme devait être le moyen par lequel chacun pouvait trouver la voie. Si la plupart ne sont pas prêts encore à marcher, que du moins l’accès ne leur en soit pas fermé. «Le fils de l’Homme est venu pour conduire à la vie éternelle tous les égarés.» Jésus voulut rendre «le royaume de Dieu» plus indépendant des cérémonies extérieures des Mystères. Il ne devait plus dépendre désormais de «gestes extérieurs». Car «le royaume de Dieu n’est pas ici ou là, il est au-dedans de vous.» Il ne lui importait pas de savoir jusqu’à quel point tel ou tel était parvenu dans le royaume de l’esprit; il lui importait que tous eussent la certitude: ce royaume existe. «Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous soient soumis; réjouissez-vous que vos noms soient inscrits dans le royaume du ciel.» En d’autres termes: Ayez confiance dans le Divin; le temps viendra où vous le trouverez. 


Extrait de Rudolf Steiner, Le Mystère chrétien et les Mystères antiques, Chapitre VII, traduction de Edouard Schuré, Librairie Académique Perrin, 1906

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